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TELA TCHAÏ (Martha Winterstein : 1909-1993)

Portraits de Tela-Tchaî

Tela Tchaï fut comédienne avant de se consacrer à la peinture.
Gérard Gartner a reconstitué son parcours de vie à partir d’archives diverses.
Les extraits de son livre, Plasticiens tsiganes(2011) consacrés à Tela Tchaï, seront reproduits ici avec son accord (mars 2016).

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Ressources documentaires


- Téllécharger la présentation du livre de G. Gartner

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Montage et extraits tirés du livre de Gartner

- Photo de G. Gartner lors d’une procession aux Saintes

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Gartner aux Saintes Marie de la Mer 1980

- Extraits du livre : Tela Tcha¨en quelques dates

Téla Tchaï Gartener en quelques dates

Extraits du livre de G. Gartner

1912
Avant d’accepter pour mari Pierre Winterstein, Marie-Louise Vanhootegem, née belge, se rend le 13 août en mairie de Roubaix, avec témoins à l’appui, pour déclarer la naissance antérieure de deux enfants. Elle atteste la date de l’aînée, Martha­ Noémie, au 10 août 1909 à 19 h, et celle du garçon fin 1910, tous deux arrivés au monde au cœur d’une verdine âgée, entourée de tentes et de bâtiments préfabriqués. Manouche, le futur mari exerce des métiers occasionnels, comme le rachat de violons sans valeur, à qui il fait subir un abus de vieillissement avant de les revendre, ou encore, travail inverse, le rajeunissement de chevaux sur le retour, s’aidant d’un procédé coutumier gardé précieusement. (p. 44)

1915
Son légitime époux rapidement décédé et afin d’assurer le nécessaire à ses deux enfants, Marie-Louise, la mère de Martha-Noémie Winterstein et de son jeune frère, prend un conjoint. Le promis se montre rapidement autoritaire, sans la moindre tendresse pour ces deux créatures nées d’un lit précédent. Afin de se faire obéir, il maltraite sévèrement les enfants. Le comportement de l’usurpateur oblige Martha, du haut de ses 6 ans, précoce et volontaire, à se cabrer et tenter, à plusieurs reprises, de s’échapper pour fuir cette attitude dominatrice. Ses escapades, le tyran les considère comme des trahisons, des offenses à la famille et au clan. En punition, il renie les enfants. (p. 47)

1917
Huit et sept ans, c’est l’âge qu’ont les petits Winterstein, placés, pour se débarrasser d’eux par leur pseudo beau-père dans un cirque ambulant d’une grande pauvreté, avec tentes rapiécées et outillage rudimentaire. Emportée par une brusque maladie, Marie-louise, leur mère, décède. Les deux enfants sont alors « vendus » au patron cirquatien par leur oppresseur, avec l’argument que « cela leur permettra de voir du pays ». Privés de tout autre lien affectif, commence pour eux une vie errante et pénible sur la grand-route. Une fuite en avant permanente pleine de risques. (p. 49)

1920
Avec force, coup de lanières, Martha Winterstein, que son maître et dresseur nomme « la petite Tela Tchaï », gagne sa maigre pitance péniblement et docilement comme danseuse au sol ou sur le dos d’un cheval. Le cirque ne rapportant pas, suffisamment, la nourriture du frère et de la sœur s’en ressent. Souvent privés de repas, il ne leur reste que d’aller mendier ou voler leur subsistance. (p. 52)

1922
Les roulottes du petit cirque dans lequel les deux enfants Winterstein sont autoritairement contraints de travailler, parcourt le nord et l’est de la France, rend aussi visite aux pays frontaliers, Belgique et Allemagne. Chaque année, début mai, la petite troupe s’achemine vers la Camargue pour participer au traditionnel pèlerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer. À plusieurs reprises, durant les pérégrinations du léger convoi, Tela Tchaï et son frère tentent de prendre le large. La première
évasion se solde par un échec cuisant. Repris, ils sont sévèrement punis. Meurtri et désespéré, le garçon renonce. Seule Tela recommence, à deux autres reprises, la même vaine échappée. Rattrapée, la punition vexatoire est terrible. Le maître inflexible flagelle la petite et la seconde fois lui rase les cheveux. (p. 52-53)

1924
Yeux verts, peau brune et dents étincelantes, Tela Tchaï, adolescente de 15 ans, danse au son du violon. Elle oublie son infortune en donnant à ceux qui l’admirent l’impression de se livrer au démon du Sabbat. Après un long périple en Catalogne et en Italie du nord, aux ordres de son tortionnaire et tourmenteur geôlier, de retour sur le sol de France, nouvelle tentative de fuite malheureuse pour Tela. Il en résulte un châtiment outrageant, impudique et pervers. La punition, loin d’enrailler sa détermination, lui donne, tant elle se sent prisonnière et meurtrie, la force de recom­ mencer. Cette fois, elle réussit et gagne cette liberté tant convoitée. L’évadée trouve refuge chez de braves paysans savoyards, fort émus, qui pour la préserver d’autres sévices corporels, la cachent dans leur grande ferme. (p.54)

1926
La superbe Tela Tchaï exalte, elle, ses 17 printemps. Les braves paysans savoyards, secoureurs et protecteurs, s’enhardissent au point d’envisager marier leur fils avec la sauvageonne nouvellement recueillie. Celle-ci ne l’envisage pas comme ils le pré­ voient et considère la tranquille période maintenant achevée. Elle s’estime renvoyée
à son destin et reprend la route. Un heureux hasard semble veiller sur elle lorsque
passe, à proximité, une troupe de comédiens ambulants que leur vocation porte à sillonner l’hexagone en roulotte. Surpris et heureux, ils acceptent de prendre avec eux la jeune danseuse. (p.55)

1928
La route de la petite compagnie, dans laquelle est enrôlée Tela Tchaï, vient mourir au pied du Théâtre Bobino à Paris. Là, après y avoir dansé sous son aile un moment, elle décide de tenter séparément sa chance dans la grande ville et de vivre comme elle l’entend. Seule à présent dans l’existence, mais prodigieusement volontaire et douée naturellement, la sauvageonne et ingénieuse petite femme de 19 ans se réfugie dans un foyer de jeunes filles. Bien qu’elle sache se faire comprendre en plusieurs langues, ses lacunes sont nombreuses. En ce lieu, elle apprend à lire et à écrire et grignote les bases de la culture nécessaire pour faire face aux événements. Par nature, mais surtout par expérience, Tela, ayant précédemment, en raison des circonstances, rencontré peu de sympathie, s’avère extrêmement méfiante, suspicieuse et rétive envers ceux qui viennent à elle, les hommes principalement. (p. 57)

1929
Flânant un soir dans le quartier Montparnasse, Tela Tchaï croise une connaissance, un gros homme, béret sur la tête, foulard au cou, les jambes enveloppées d’un pantalon en accordéon, plus long et large que nécessaire. C’est André Derain. À Bobina, précédemment, le peintre avait proposé à la danseuse de poser pour lui et reçu un refus cinglant. Après une balade côte à côte dans la rue et un verre à la Coupole, l’affection paternelle de l’artiste finit par persuader Tela du peu de risques à servir de modèle. Aussitôt accepté, sitôt fait. La belle est portraiturée dans sa tenue ordinaire avec un visage qui rappelle son type indien naturel, des cheveux d’un noir bleuâtre cernant un regard étonnamment vert à la fois malicieux et profond. Rapidement, les ateliers les plus notoires se disputent ce petit bout de femme de 20 ans, farouche et sensuelle, drôle et sensible et qui se distingue de toutes les autres. Elle se fait connaître sous le nom de Douchka. Un corps ferme et svelte, une poitrine arrogante et bombée comme offerte, sert d’étude à Kisling, Van Dongen, Foujita et Pascin. (p. 59)

1930
Second portrait de Tela Tchaï réalisé par Derain, cette fois en tenue traditionnelle et en buste. Expression vive, grâce un peu sauvage et séductrice. Amusé, le maître lui laisse étaler sur une toile vierge, avec ses doigts, le reste de la palette lui ayant servi. La voyant vivement intéressée, il lui donne quelques conseils. (p. 60)

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Portrait de Tela Tchaï

1931
Oubliant sa pudeur et sa méfiance, il faut bien se sustenter, Tela Tchaï pose sa candidature comme danseuse orientale au cabaret de l’Exposition internationale coloniale de Vincennes. Après essai concluant, le jury engage la brune et étincelante jeune femme, avec son numéro de ballet, ses chansons et sa manière tournoyante de virevolter pieds nus sur des airs tsiganes. Dans le public enthousiaste et conquis, un homme observe, particulièrement séduit par la prestation. Georg Wilhelm Pabst, cinéaste, est en ce moment à la recherche d’une figuration orientale, pour le film qu’il prépare sur un scénario inspiré de l’œuvre de Pierre Benoit, L’Atlantide. Littéralement conquis par l’agilité de la belle inconnue, le réalisateur, par trois fois, cherche à la contacter, lui faisant remettre sa carte de visite. Tela, soupçonnant que l’homme tourne autour d’elle, déchire à chaque fois le bristol. Le cinéaste persévérant et afin d’éviter une nouvelle méprise, envoie sa femme. C’est donc Madame Pabst qui monte voir la danseuse dans sa loge, pour mettre l’indifférente au courant de la préparation d’un film. Elle appuie le réel désir, vraiment sincère de son mari, de l’avoir comme interprète auprès de Pierre Blanchar, sans même que lui soit imposé un examen préalable. (p. 62-63)

1934
Le thème du nouveau film de Jacques de Baroncelli est tiré d’un roman de Jean Aicard. Bien que tourné en décors naturels, Roi de Camargue n’est guère plus sympathique envers les Tsiganes que ne le fut Gitane. Dans le scénario, ce ne sont plus les parents, mais cette fois, une jeune bohémienne qui se venge elle-même d’une rivale, en l’attirant dans une embuscade. Compliments et félicitations de la presse pour la prestation de Tela Tchaï. « On a peine à croire qu’il eut été possible de trouver une artiste mieux adaptée à un rôle que Tela Tchaï ; dans le personnage de la bohémienne"· « Il émane d’elle une telle flamme mystérieuse, une telle sensualité troublante de bohémienne au cruel dessein"· « Tela Tchaï atteint les limites de la perfection artistique à l’écran"· Dans la vie, comme dans ses rôles au cinéma, la comédienne se vêt de longues jupes multicolores, foulards en chignon derrière la tête, avec colliers, bracelets en or et bagues scintillantes. (p. 66)

1936
Avec l’actrice Françoise Rosay, Tela Tchaï tourne La Symphonie des brigands de Feher. Un contrat qu’Hollywood lui propose ne l’attire pas plus que ça. Traverser l’océan l’indispose.

1939
Le conflit interrompt aussi le tournage de Tourelle IV, un film de Christian-Jaque.
Double déveine pour Tela Tchaï qui, cette fois, n’incarne pas une femme tsigane. (p. 70)

1940
En juin, l’avance de l’armée allemande touche la capitale, Paris est occupée. Débute l’exode, la fuite des populations civiles, sous la mitraille de l’aviation. Sur les routes, 8 millions de Français s’acheminent dramatiquement vers un ailleurs hypo­ thétique ou peut-être vers la mort. (…/…)
Tela Tchaï, comme elle l’a toujours fait pour se mettre à l’écart des événements, se réfugie dans le Sud de la France, à Grimaud, où elle se fixe. Profitant de son temps, du paysage et des bribes apprises auprès d’André Derain, à 31 ans, elle brosse ses premières toiles. (p. 70)

1943
Jacques de Baroncelli tourne à Nice Les mystères de Paris, avec Germaine Kerjean, Marcel Herrand et Tela Tchaï, dans un petit rôle, celui d’une femme s’échappant d’un bouge immonde.(p. 72)

1945
Farandole, film à sketchs de Zwobada, avec Gaby Morlay, Bernard Blier, Pau­
lette Dubost, André Luguet, etc., offre un bref rôle à Tela Tchaï, qu’elle sent être sa
dernière prestation cinématographique, d’autant que la presse qualifie la pellicule de navet, « l’un des plus mauvais films français qu’on n’ait jamais vu depuis longtemps ». (p. 73)

1946
Tela Tchaï change le cap de sa vie. Ses admirateurs, devenus moins nombreux et les déclarations d’amour plus rares, elle renvoie les propositions de film. Elle demeure pourtant la même superbe et attirante femme brune, à la peau dorée et aux larges yeux bien dessinés, habillée de robes très colorées, d’allure toujours distinguée et couverte de bijoux remarquables. Vamp à la retraite, un amour gardé secret revient la titiller. Les tubes de couleurs, remisés depuis des années, sont de nouveau étalés sur la palette. Tela sillonne les villes du midi de la France. Elle plante son chevalet devant les sites qu’elle admire, ceux qui la font vibrer de plaisir. (p. 75)
Bien que résidant et peignant dans le midi, Tela Tchaï possède quai Voltaire un
petit pigeonnier dont elle s’envole pour se rendre dans les ateliers de peintres, à Montmartre et Saint-Germain-des-Prés. Entretenant sa passion pour les lignes et les couleurs, elle figure dans de petites manifestations. La première présentation importante de l’ancienne comédienne a lieu Galerie Ariel. Une critique élogieuse l’auréole : « Tela Tcha petit être passionné, absolu, entier dans ses sentiments, sans mesure dans ses espoirs et ses désespoirs, et d’une sensibilité ombrageuse, peint d’une main virile des paysages et des fleurs extraordinaires d’équilibre, et qui explosent d’ardeur et de violence contenue. […] Tout d’une pièce, elle reporte sur les animaux et sur la nature sa capacité d’amour. Sous son pinceau, les arbres, les prés, l’eau, s’animent, deviennent de véritables personnages. À Grimaud, elle part dans la campagne avec son caniche et son barda. Elle en rapporte des toiles brossées en pleine pâte avec des recherches et des oppositions de coloris, où éclatent des rouges d’incendie. Toute l’âpre poésie de l’arrière-pays méridional est là. On en sent la chaleur et comme les vibrations. C’est que, tour à tour, révoltée, sensuelle et mystique, Tela Tchaï communique son état d’âme aux fleurs, aux toits, aux routes qu’elle peint. Pour elle, la vie civilisée est à la fois trop nuancée et trop rude. Elle ne cesse d’être meurtrie par le monde voué à l’égoïsme et aux compromissions ».
Autres échos : « elle apporte, en quelques tableaux, un sens du modelé et de la forme, une belle entente de paysages exprimés avec une humilité devant la matière, assez rare aujourd’hui ». « Exposition étonnante. Que les tableaux évoquent des paysages, traduisent des fleurs ou reflètent un visage humain, ils témoignent d’une sobriété, d’une passion et d’une autorité, qu’on est point accoutumé de trouver chez une femme ». « Ses paysages, par leurs formes arrondies et la tonalité chaude qui s’en dégage ». « L’aspect décoratif, la facture robuste et la grâce ingénue et charmante ». Jugement réaliste de la revue Arts : « Tela Tchaï est, avec Django Reinhardt, un des rares peintres de cette race, plus sensible à la poésie des couleurs qu’à la construction solide. Peinture à fleur de peau, sensible et de bonne qualité ». Ses toiles n’évoquent pas seulement des paysages, des fleurs, mais aussi des scènes tauromachiques, de cirques, des nus, des natures mortes, des roulottes. (p. 81-82)

1954
La « petite » Tela Tchaï, qui s’était éprise de peinture en 1929 dans l’atelier de Derain, mène aujourd’hui sa seconde carrière en artiste itinérante. La voilà en Suisse, à Lausanne, pour une exposition qui fait impression et suscite une presse élogieuse. "Dans son œuvre, une vigueur étonnante empreinte de poésie subtile nous frappe, dans ses fleurs, comme dans « La bohémienne à l’enfant ». […] Une artiste un peu sauvage, animée d’un enthousiasme dont on sent l’élan fécond et qui se dépense sans compter, dans sa peinture. Tout en elle exprime la force et la passion. […] Elle sait rendre les sujets dans une pâte à la fois nourrie, moelleuse et comme lissée ». Tela sait techniquement, dans une perspective formelle bien à elle, unir formes et courbes dans la saveur d’une harmonie générale formidablement bien construite. (p. 85-86)

1955
À l’île Saint-Louis, Tela Tchaï vit dans son petit appartement. Son gagne-pain,
elle se le procure en peignant et dessinant sur la Butte Montmartre ou à Saint­ Germain-des-Prés. (p. 87)
Reproduction d'une oeuvre de Tela Chai "RIVIERE" (p.129)
Tableaux de Tela Tchaï, DR, coll. privée Michèle Brabo (Michèle Brabo est une photographe et actrice française, née Michèle Alphonse Leduc le 6 septembre 1916 à Paris, ville où elle est

1970
Bien que s’adonnant toujours à sa passion et ne refusant pas de montrer son travail, Tela Tchaï, qui maintenant dépasse la soixantaine, ne cherche plus à faire parler d’elle. (p. 99)

1993
À Saint-Tropez, dans le Var, le 15 juillet, s’éteint Tela Tchaï, née Martha Noémie Winterstein. Elle fut la première artiste peintre féminine issue de la communauté tsigane. Partie sans laisser de descendance, ayant vécu sans se marier, libre, indépendante, secrète et fière de ses origines